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Venir au monde.

Ma légende personnelle débute il y a près de 50 ans …

(Eh oui, je suis aussi jeune que ça. Dans un peu moins de 4 ans, j’aurai mes entrées au bal des débutantes de la FADOQ ! )

Déjà toute petite, alors que je me traînais encore les fesses en pyjama sur la pelouse de notre cours arrière, mon père raconte qu’il m’a surprise une ou deux fois; encerclée d’un petit attroupement de lapereaux ou de marmottons. Il les faisait fuir gentiment, de peur que je ne me fasse mordre.

Cette image, dont je ne garde moi-même aucun souvenir, résume à elle-seule la poésie qui régit mes jours et cette affinité que j’ai à communiquer avec la lenteur des animaux, des plantes et des cours d’eau, parfois avec plus de fluidité qu’avec mes congénères humains. 

C’est un tableau de moi qui me plaît, car il résonne avec la profondeur de mes intérêts réels et la simplicité intrinsèque que je me réapproprie, pas à pas, après en avoir été dépossédée par une éducation sociale « moderne » des années 80 : cette magie des cycles et des incontournables lois du vivant.

(J’aurai bien d’autres épisodes à vous raconter sur mon père et ma famille, qui dans notre quartier de banlieue, avions une réputation sans doute équivalente au « Docteur Doolittle » et qui illustre sans conteste, l’empressement que nous avions à rescaper toutes sortes de petites bêtes blessées, orphelines ou tombées du nid …)

Grandir et prendre soin.   

Ça ne m’a pas toujours été aussi limpide que ça l’est aujourd’hui. J’ai débroussaillé, mûri et c’est d’ailleurs ce que j’adore dans le fait de vieillir. Très tôt dans ma vie, j’ai ressenti cet appel du « prendre soin ». Davantage des autres que de moi-même (l’équilibre se rétablit peu à peu) et de multiples façons. Et c’est au cœur d’une nuit où ma sœur avait oublié ses clés et a dû sonner pour rentrer, que la massothérapie m’est apparue comme option professionnelle.

Littéralement. Un flash; lorsque je me suis remise au lit après être allée lui ouvrir. Je ne savais pas vraiment ce que c’était, ne connaissais personne qui la pratiquait, ne savais pas non plus où l’étudier. Je me suis juste rendormie en sachant que le matin venu, j’avais quelques recherches à amorcer pour trouver comment en faire ma carrière… J’ai gradué de ma première formation et pratique désormais depuis 25 ans. 

Âmourir.

C’est en avril 2018 qu’ont, en quelque sorte, convergés mon appel pour le mystique et mon expérience de massothérapeute; me donnant en prime une opportunité sans précédent d’élargir mes perspectives, tout en œuvrant pour ma lignée. Ma grand-maman se trouvait à l’hôpital. Âgée de 94 ans et atteinte d’un Alzheimer avancé, elle vivait ses dernières heures dans un corps devenu trop frêle pour aller plus loin.

Je suis choyée. Dans ma famille, des cotés paternel comme maternel, on ne craint pas la mort. D’aussi loin que je me souvienne, on y a toujours fait face. Certes, avec ma sœur et mes parents, nos nombreuses relations éphémères avec ces bébés animaux que nous tentions de sauver, souvent sans succès, ont rehaussé notre capacité à vivre et traverser la fin d’une vie comme une étape naturelle, voire essentielle. Mais ma famille élargie cultive également cette qualité à savoir ouvrir ses bras et son cœur au moment d’un décès. Je n’ai compris que récemment que toutes les familles, ou toutes les personnes d’une même famille, ne l’éprouvent pas ainsi.

Nous avions donc tous été invités à venir faire nos adieux à ma grand-maman. À mon arrivée, j’étais seule avec elle et mes parents, dans sa chambre. Mémé (c’est ainsi que ses petits et arrière-petits-enfants l’appelions) était endormie, recroquevillée et minuscule dans son lit, comme ces oisillons encore sans plumes que j’avais, enfant, de nombreuses fois pris entre mes doigts pour les mettre en terre.

J’ai discuté avec ma mère, lui demandant comment elle se sentait. Sa maman s’en allait. Depuis une dizaine d’années, les rôles s’étaient inversés et avec ma tante et leurs 7 autres frères et sœurs, ma mère avait pris soin de ma grand-mère, comme s’il s’agissait de son enfant. Je prenais alors conscience qu’il allait tôt ou tard m’arriver la même chose et que ma première « vraie » occasion de prendre soin de ma propre Maman, serait aujourd’hui. Je devenais adulte.

Même si ma grand-mère était inconsciente, je crois fermement qu’elle pouvait nous entendre, sinon en paroles, du moins en qualité de présence et en énergie. Chaque mot comptait, les intonations de voix, la douceur des intentions. J’avais conscience qu’elle «attendait ». Ma mère m’a dit qu’elle se sentait en paix, qu’elle avait fait de son mieux dans les dernière années, jusqu’à ce jour, pour rendre ma grand-mère physiquement et psychologiquement confortable ainsi qu’honorer sa vie, sa personnalité, ses intérêts, son dynamisme et son sens de la famille, même dans le déclin inhérent à sa maladie. Elle a dit que tous ses frères et sœurs s’étaient parlés dans les dernières heures, que tous l’aimaient, lui rendaient grâce et se sentaient en harmonie de la laisser partir. Elle a dit : « Elle a vraiment été une bonne mère. Sa job est faite maintenant, elle peut aller prendre son break. » 

Le moment était empreint d’humilité, comme suspendu, serein. J’ai accueilli ma maman dans cette « tristesse assumée », à la fois vulnérable à l’idée de voir sa mère nous quitter, mais déterminée à ne pas la retenir.

J’ai demandé la permission d’offrir un dernier massage à ma Mémé d’Amour. Ma mère a acquiescé, tout comme j’ai ressenti que ma grand-mère me donnait aussi son accord. Je me suis allongée en cuillère pour l’envelopper de mon corps, de mes mains et de mon amour. Le soin que j’ai donné ce soir-là n’avait rien d’invasif. J’ai délicatement posé ma main gauche sur sa tête, ma droite au bas de son dos. J’ai laissé se déployer le spectre des émotions et énergies, comme un carrousel d’images et de mots réconfortants, résumé de toute la bienveillance dont, je présume, elle avait besoin. Ce message que ma mère avait prononcé, qu’elle incarnait de la part de tous les enfants s’est infusé, sincère, dans le silence ambiant. J’ai simplement tricoté une bulle énergétique autour de ma grand-maman, comme un œuf autour de son petit corps d’oiseau. Une coquille d’or, rempli des énergies cristallines de l’améthyste et de cet ultime cadeau de sa descendance : la permission de prendre son envol. Un œuf, où elle pouvait prendre pour elle-seule sa dernière décision et tout le temps dont elle avait besoin pour renforcer ses ailes… J’ai ressenti très fort qu’elle attendrait un peu d’intimité pour ça.

Le lendemain matin, quand le téléphone a sonné, j’ai su.

Ma mère m’a dit que notre Mémé était morte tranquille avant l’aube, discrète comme la nuit; et qu’elle était partie…

Comme un petit oiseau. 

 

L'amour dans les mains

SELF-LOVE no2
Œuvre réalisée par l’artiste- peintre Os Cane
https://oscane.ca/